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La lutte pour l’égalité professionnelle, contre la précarité et le temps partiel imposé est au centre du colloque organisé samedi à Paris par le Collectif National pour les Droits des Femmes. Du droit des femmes à la maîtrise de leur corps, au droit au travail et à la lutte contre les violences. Rencontre avec Maya Surduts, figure du mouvement féministe.

Un arrêt de la Cour de cassation vient d’ouvrir la possibilité de donner un état civil au foetus mort avant l’accouchement. Que pensez-vous de cette décision de justice qui pourrait faire jurisprudence ?

Maya Surduts. Nous allons examiner à fond cet arrêt. Mais notre préoccupation est très grande. Il est clair que derrière cette décision il y a la volonté de remettre en question le statut de l’embryon et de grignoter le droit des femmes à l’avortement. Ce n’est pas la première fois que nous sommes confrontées à une tentative de ce genre. Nous avions eu, il y a quelque temps, l’amendement Garraud qui créait, au détour d’un projet de loi sur l’« adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité », le délit d’« interruption involontaire de grossesse » notamment en cas d’accident de la route. Caractérisant « la mort d’un foetus » comme un « homicide involontaire », il lui donnait insidieusement le statut juridique de « personne ». Aujourd’hui, avec les discours de Sarkozy qui reprennent en leitmotiv l’idée que les religions sont à la base des civilisations, les courants les plus réactionnaires relèvent la tête.

Cela veut dire que rien n’est jamais obtenu définitivement. Les retours en arrière sont toujours possibles…

Maya Surduts. La situation est paradoxale, avec l’amélioration de la loi du 4 juillet 2001, nous venons d’obtenir des choses intéressantes sur le terrain du droit des femmes à disposer de leur corps. Depuis décembre, il est possible de pratiquer des IVG médicamenteuses dans les centres de planification et les centres de santé. Et les délais ont été allongés de dix à douze semaines, même si certains médecins prétextent alors des problèmes techniques. Pour les mineures, l’autorisation parentale a été supprimée, il suffit que la jeune femme soit accompagnée d’un adulte référent, ce qui est loin d’être accepté partout. Il y a donc des avancées mais, à chaque fois, les résistances sont considérables. Pour cette loi de 2001, il a fallu attendre trois ans avant d’avoir les décrets d’application. Or une loi sans décrets n’existe pas. Pour la loi Neuwirth de 1967, les décrets sont parus en 1972.

Le Collectif pour les Droits des Femmes entend lutter aussi pour le droit au travail, à l’égalité professionnelle et salariale. Ce combat sera au centre du forum débat que vous organisez samedi. Comment appréciez-vous la situation sur ce terrain?

Maya Surduts. Du point de vue du travail des femmes, la France était une exception mais qui tend à s’aligner vers le bas sur les autres. C’est un pays familialiste avec ce que cela comporte d’aspects positifs comme les allocations familiales ou le quotient familial. Les gens s’imaginent que ça existe partout! Mais à ma connaissance, c’est seulement le cas de la France et du Luxembourg. Tout cela a ses contreparties qui ne sont pas toujours favorables aux femmes et à leur choix de vie. La France se caractérisait aussi par un service public de la petite enfance développé. Aspect décisif. Mais qui se dégrade aussi à grande vitesse. Ces éléments peuvent expliquer, en partie tout au moins, le fait que la France soit en tête de l’Europe pour la natalité tout en étant le pays où le taux d’activité des femmes un des plus élevés. Autre caractéristique de ce pays, les femmes sont entrées sur le marché du travail, dans les années soixante, massivement en tant que salariées à temps plein alors qu’aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, elles y entraient à temps partiel. Mais, depuis les années quatre-vingt, nous assistons en France aussi au développement du temps partiel. Un temps partiel imposé puisque 60 % des femmes qui travaillent dans ces conditions voudraient passer à temps plein – ce qui est un peu fort au moment où Sarkozy nous rebat les oreilles avec son « travailler plus pour gagner plus » -. Et nous vivons actuellement le développement d’un phénomène qui remonte à une dizaine d’années, celui de la pauvreté laborieuse. Or ces travailleurs pauvres sont très souvent des travailleuses pauvres : salariées précaires, à temps partiel, et le plus souvent bien en deça >du SMIC. Bien sûr, toutes les femmes ne sont pas dans cette situation. Celles qui sont cadres, ou plutôt cadres intermédiaires, car elles butent sur le fameux plafond de verre, ne s’identifient pas forcément à celles qui sont précaires.

Pour le mouvement féministe, n’est-ce pas très difficile de construire des mobilisations larges sur ce thème du travail?

Maya Surduts. Il existe dans l’inconscient collectif l’idée que tout ce qui relève de l’emploi concerne exclusivement les syndicats. Cela vient de loin. Dans les années soixante-dix, certains comités MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) qui se sont créés aux PTT, dans les banques, ont fait le lien entre le mouvement féministe et les femmes salariées. Mais cela est resté très limité à des entreprises du tertiaire. Plusieurs luttes assez extraordinaires de femmes ont eu lieu dans cette période, en particulier dans des usines de confection, mais la classe ouvrière proprement dite restait fermée au mouvement féministe. Aujourd’hui encore, des amies, des militantes féministes ont des réticences à aborder ce thème et estiment que les luttes sur le travail ne sont pas l’affaire du mouvement des femmes. Traditionnellement, cela était quasi exclusivement une activité des courants « luttes de classe » dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Pour le Collectif des droits des femmes, c’est un terrain d’intervention à part entière, il y a eu cette manifestation que nous avons organisée le 15 novembre 1997, lorsqu’il était question de réduction du temps de travail. Le secrétaire général de la CGT, Louis Viannet, y a participé au premier rang. Nous demandions les 35 heures, sans flexibilité, sans annualisation, sans réduction des salaires et avec embauche correspondante. Cette même année, à la suite d’une campagne et d’une lettre ouverte à Martine Aubry, nous avons obtenu dans la deuxième loi qui porte son nom la suppression des exonérations de cotisations patronales pour le travail à temps partiel. Depuis un certain temps, à chaque fois qu’il a fallu riposter à des attaques, par exemple sur les retraites, le Collectif National pour les Droits des Femmes a eu à coeur de manifester sa présence. Le pouvoir prétend réduire les inégalités salariales et professionnelles entre femmes et hommes d’ici à 2010 mais le patronat ne veut pas entendre parler de mesures contraignantes : ça ne doit pas coûter…, il n’y a pas d’argent ! Cela ressemble à l’amélioration du pouvoir d’achat de Sarkozy. D’autant que, pendant ce temps, les femmes continuent à subir le temps partiel contraint. Nous avons donc décidé d’aborder cette situation de front. Avec l’aide de chercheur(se)-s, de militant(e)s qui ont été à la pointe du combat. Et, comme d’habitude, de ne faire confiance qu’à nos luttes, qu’à nous-mêmes. C’est le sens de ce forum débat. Je suis heureuse qu’y participent plusieurs des meilleurs spécialistes de ces sujets. Et nous voulons en sortir avec des perspectives d’action.

Depuis quelques années les enquêtes, les recherches sur le travail des femmes, les inégalités professionnelles et salariales se sont multipliées. Or cet intérêt nouveau dans la société a le plus grand mal à se traduire par des avancées concrètes. N’est-ce pas paradoxal ?

Maya Surduts. La contradiction réside dans le fait qu’existe un écart considérable entre les travaux des chercheurs, des chercheuses et une partie du mouvement féministe militant qui semble considérer que ces questions ne le concernent pas. D’ailleurs, on ne peut pas séparer l’état du mouvement des femmes de l’état du mouvement social. Il en est le reflet dans ses aspects positifs et négatifs. Le Collectif national pour les droits des femmes, de ce point de vue, s’inscrit plutôt dans la filiation des courants dits « de lutte de classe », même si cette classification du mouvement des femmes des années soixante-dix est aujourd’hui largement dépassée.

Dans la lutte pour l’avortement et la contraception, comme dans celle contre les violences, le fait que toutes les femmes, quelles que soient leurs catégories sociales, soient concernées a certainement contribué à rendre les rassemblements plus évidents…

Maya Surduts. La lutte pour le droit des femmes à disposer de leur corps a été réellement unifiante et nous avons mené une action assez exemplaire. Le MLF était à l’initiative et le MLAC, en développant une pratique subversive, a mené cette lutte à son terme. Nous avons défié la loi de 1920, de sinistre mémoire. Il y a eu le manifeste des 343 « salopes », célèbres ou pas, qui disaient avoir avorté, celui des 331 médecins qui déclaraient avoir pratiqué des avortements. Avant de passer à un stade supérieur puisque les comités MLAC ont pratiqué des avortements dans toute la France. Nous avons su nous doter des instruments de la lutte, non parce que nous étions géniales, mais parce que nous étions portées par une majorité de femmes, et aussi par des hommes progressistes. Il convient de rappeler ici que le MALC était mixte. Et cette lutte se menait en même temps dans d’autres pays développés. La lutte contre les violences a été un autre terrain de rassemblement large avec, comme premier acquis, la loi de 1980 qui donnait une définition du viol. Les initiatives se sont ensuite multipliées pendant des années : création de Fédération solidarité femmes et mise en place d’un réseau national d’appartements et de maisons pour accueillir les femmes battues, création du Collectif féministe contre le viol, de l’Association contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT). Cette lutte a donné lieu à un travail de sensibilisation auquel ont participé aussi des organisations et des associations comme le Mouvement français pour le planning familial, Femmes solidaires, etc. Le CNDF a toujours cherché à oeuvrer dans le sens du rassemblement. Enfin, en décembre 2004, la loi contre les violences faites aux femmes de nos amies espagnoles a représenté un point d’appui fondamental et nous a servi d’exemple. Nous nous sommes alors attaquées à la construction d’une loi qui s’en inspire et va plus loin puisqu’elle englobe non seulement les violences conjugales mais l’ensemble des violences faites aux femmes. Cela a représenté une intense activité durant des mois. Nous avons bénéficié de la première enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF) commandée par les pouvoirs publics. L’élaboration de cette loi a marqué un tournant, elle a permis de sortir les violences du silence, même si les polémiques n’ont pas manqué, notamment autour des travaux de l’ENVEFF. Notre proposition de loi a été déposée à l’Assemblée nationale et au Sénat par nos ami(e)s du groupe de la Gauche démocratique et républicaine – reste à trouver une niche parlementaire pour en débattre – et nous avons lancé une pétition nationale que l’on peut signer en ligne (1).

Vous souhaitez sortir de ce colloque avec des perspectives d’actions, lesquelles?

Maya Surduts. Il me paraît très important de ne pas faire seulement des constats. Nous préparons avec beaucoup de soin les ateliers sur le service public de la petite enfance et sur la santé. Nous voulons aussi valoriser les luttes menées par des salariées précaires. Plusieurs de leurs animatrices seront présentes. Nous travaillerons avec des syndicalistes sur le démantèlement du droit du travail. Et sur le « creuset » d’emplois que représentent les services à la personne. Nous voulons que ce soient de vrais emplois avec des conventions collectives et non des emplois au rabais dont les femmes seront encore une fois les victimes. Nous espérons terminer cette journée avec quelques revendications phares que nous nous efforcerons de porter le plus largement possible puisque le Collectif national pour les droits des femmes regroupe des partis politiques : le PS, le PCF qui nous a beaucoup aidés sur la loi-cadre contre les violences, la LCR, les Verts, des syndicats : la CGT, la FSU, Solidaires. Nous savons qu’il faudra s’y mettre ensemble. À la différence du rapport capital-travail, le rapport de domination homme-femme dérange car il remet chacun en question, comme individu. Il dérange les hommes mais aussi les femmes. C’est ce qui rend notre combat difficile mais aussi exaltant parce qu’il change la vie tout entière.

Que pensez-vous du 8 mars, comment y participerez-vous?

Maya Surduts. C’est un passage obligé qui ne correspond pas, le plus souvent, aux nécessités de la lutte. D’ailleurs, certains sacrifient d’autant plus volontiers à ce rituel une fois par an que cela leur donne bonne conscience à peu de frais. Pour notre part, cette année, nous nous concentrons sur la préparation de notre forum mais nous participerons au rassemblement qu’est en train d’organiser la Marche mondiale des femmes. Et puis, il y a la sortie des actes du colloque de la CADAC : « Une conquête inachevée : le droit des femmes à disposer de leur corps », et cet arrêt de la Cour de cassation sur lequel il faut se mobiliser…

Les programmes pour les prochaines municipales s’élaborent en ce moment. Qu’en attendez-vous?

Maya Surduts. Que soit pris en compte notre combat contre les violences faites aux femmes, pour le droit à l’avortement et à la contraception, pour l’égalité et la parité. Même si la parité n’a jamais été pour moi la panacée. Il ne suffit pas d’être femme, encore faut-il porter des aspirations à l’égalité. La parité n’est pas l’égalité. Il faudrait que cette élection permette un sursaut des forces de gauche. Il faudrait aussi que ces forces soient à la hauteur des enjeux de la période. Nous venons de vivre, avec l’épisode du référendum, un déni de démocratie. Comment peut-on à ce point bafouer la volonté du peuple dans une pirouette ? Cette majorité a une façon de gérer la chose publique qui est indigne des traditions de ce pays, de ses révolutions, de ses grands mouvements sociaux. Il faut construire une alternative, c’est difficile mais c’est urgent. Il est clair que ces dernières paroles n’engagent que moi, en tant qu’individu, et non pas moi, en tant qu’une des porte-parole du CNDF et de la CADAC.

(1) http://orta.dynalias.org/petition-violences-femmes
Entretien réalisé par Jacqueline Sellem

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